L’émigration des Marocains juifs vers Israël a atteint un niveau record depuis 2011. Selon les chiffres du Jewish people policy institute (JPPI), environ 432 personnes sont parties du Maroc ces dernières années. Un chiffre largement supérieur à d’autres pays comme la Tunisie, le Yémen et l’Algérie.

Le JPPI est un organisme semi-gouvernemental qui a pour objectif d’encourager et de soutenir les juifs du monde entier qui souhaitent émigrer vers Israël.

Les juifs du Maroc, première communauté juive dans le monde arabe, sont aujourd’hui les plus nombreux à décider de partir s’installer en Israël.

Il est à noter que le Maroc est un État où tous les citoyens jouissent de l’égalité des droits, sans distinction de religion.

Le Roi Mohammed VI a déclaré en mars 2019 qu’« en tant que Commandeur des croyants », il veillait « au libre exercice des religions » et protégeait « les juifs marocains ».

Les Juifs sont venus en Afrique du Nord avant la naissance de l’islam. Ils sont aussi indissociables de l’histoire du Maroc. Les Juifs marocains parlaient plusieurs langues et avaient le sens des affaires.

Le nombre de juifs marocains résidant dans le Royaume est aujourd’hui évalué à environ 3.000 personnes – essentiellement à Casablanca et avec une présence sporadique à Rabat, Essaouira et Marrakech. Les célébrations familiales ou communautaires comme les mariages ou les bar-mitsvah sont encore nombreuses au pays.

Affirmation d’une composante juive

La singularité du Maroc quant à sa composante juive est multiple.

En premier lieu, le Maroc est le seul Etat musulman à affirmer dans sa constitution, c’est-à-dire sa loi fondamentale produisant des effets de droit, l’apport de la composante hébraïque à sa civilisation.

Le Maroc a une position encore plus particulière puisque le préambule de sa constitution évoque son « affluent hébraïque », que des Juifs marocains ont occupé des postes de ministres, et que Mohammed VI, comme son père avant lui, en compte un parmi ses conseillers – André Azoulay.

De plus, le Maroc se distingue par la volonté de ses autorités d’allouer des fonds publics non seulement pour mettre en valeur le judaïsme marocain, mais aussi pour engager d’une façon inédite le dialogue des religions, sous l’ombre bienveillante du drapeau marocain.

De fait, le gouvernement marocain finance une association marocaine, l’association des amis du musée du judaïsme marocain, afin de permettre à des descendants de juifs marocains (donc des Marocains à part entière sur le plan juridique) de visiter le Maroc dans le but de leur faire découvrir non seulement le patrimoine juif marocain, mais surtout de faire la rencontre du Maroc moderne (officiels, étudiants, universitaires, etc.).

André Azoulay, conseiller du roi Mohammed VI et originaire de la cité des Alizés, a placé l’art et la culture comme outil principal de développement de la ville. Celui-ci, au travers de l’association Essaouira-Mogador, a mis en place une politique de développement basée sur le patrimoine culturel et artistique de la ville afin de promouvoir le métissage des cultures et des religions.

Au cours de ce festival, ponctué de concerts et de colloques sur l’héritage commun judéo-musulman au Maroc, les organisateurs souhaitent la bienvenue aux nombreux festivaliers israéliens d’origine marocaine en hébreu. Tout un symbole. Le public y est varié, jeunes et moins jeunes, juifs et musulmans, plutôt laïques ou pratiquants, avec pourtant ce dénominateur commun d’avoir le sentiment de partager une culture commune, matérialisée par la musique andalouse.

Lieu unique de rencontre et d’amitié judéo-musulmane, ce festival offre un moment de partage et de fraternité aux participants, loin des querelles habituelles venues d’ailleurs qui ponctuent trop fréquemment les relations judéo-musulmanes. Lorsque l’on entend sur la scène du festival des artistes juifs et musulmans jouer ensemble, on a le sentiment que le temps s’est figé.

Il est difficile de rester indifférent au respect et à l’appréciation – sinon à l’admiration pure et simple – que les Juifs reçoivent dans les rues du Maroc de nos jours. Plus de 10,000 Israéliens visitent le pays chaque année et sont chaleureusement accueillis.

Dans les différents marchés, vous pouvez trouver des articles Judaica. Et le gouvernement, pour sa part, veille à commémorer les personnalités et les institutions juives liées à l’histoire du lieu.

Le Maroc est le seul pays musulman au monde qui possède un musée dédié uniquement à la communauté juive qui y a prospéré dans le passé.

Le festival des Andalousies Atlantiques se tenant depuis 15 ans à Essaouira, moment unique de partage et de convivialité où les scènes sont réservées à des artistes de confessions juive et musulmane.

Il est certain que l’antisémitisme existe, que les préjugés demeurent et que l’amalgame entre juif et Israélien est source de tension voire d’animosité, mais le judaïsme est toujours présent au sein de la société. Sa visibilité, grâce notamment au soutien des autorités, semble même accrue.

Au-delà de la rénovation des cimetières et de certaines synagogues à travers tout le Royaume, ainsi que la création de divers musées dédiés au judaïsme marocain, on peut affirmer que le juif marocain est – toujours – chez lui au Maroc.

Il semblerait que la phrase de Yaakov Bardugo, chef du tribunal rabbinique de Meknès, il y a 200 ans, “Ana maghribi ou hadi ardi ou ard jdoudi!” (“Je suis marocain et ici c’est ma terre et la terre de mes aïeux!”) puisse toujours se vérifier.

Par exemple la synagogue El-Azama (synagogue dite “des expulsés”) dans le Mellah de Marrakech. Fondée par des expulsés d’Espagne en 1492, cette synagogue (toujours active) est située en plein cœur d’un Mellah qui, après plusieurs décennies de déshérence, fait actuellement l’objet de rénovation et trouve ainsi un second souffle.

Situé dans la ville ayant jadis abrité la plus grande communauté juive du Maroc, le Mellah abrite également un grand cimetière juif, situé à proximité de la synagogue. Fraîchement restauré, celui-ci est le témoin de l’ancienneté de la présence juive dans la région. Certaines sépultures sont d’ailleurs récentes (2018), bien que peu nombreuses.

Demain, quand les derniers juifs du Maroc et les musulmans qui les ont connus seront partis, que restera-t-il de ces trois millénaires de vie juive et de partage?

La réponse fut prononcée par le défunt Simon Lévy, mécène et acteur de la vie politique et intellectuelle marocaine: “l’avenir du judaïsme marocain, et donc de notre identité plurielle, est entre les mains des Marocains musulmans. Il leur incombe de reconstituer et ressusciter cette mémoire collective, afin qu’il en subsiste autre chose que des cimetières…”.

Ce souhait peut être complété comme suit: lutter contre l’amnésie afin qu’une culture entière ne soit pas vouée à l’oubli, à l’instar de celle des nombreux citoyens juifs d’autres Etats arabo-musulmans partis en exil loin de leurs terres ancestrales.

Souhail Ftouh