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Que cela se passe aux États-Unis ou en France, le phénomène est toujours le même: d’où vient ce désir sacrificiel qui s’est emparé de tant de jeunes au nom de l’islam? Fethi Benslama l’explique via la psychanalyse et propose des solutions nouvelles pour traiter le fléau contemporain qu’est l’islamisme.

Fethi Benslama, membre de l’Académie tunisienne, psychanalyste et professeur de psychopathologie clinique à l’université Paris-Diderot, est aussi spécialiste de l’islam. Auteur de nombreux ouvrages, notamment La psychanalyse à l’épreuve de l’islam, Déclaration d’insoumission. À l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, L’École face à l’obscurantisme religieux, L’Idéal et la cruauté, Subjectivité et politique de la radicalisation, il est un interlocuteur privilégié pour explorer les chemins de l’islamisme. Si son action de clinicien ne se situe pas directement dans la lutte antiterroriste, elle y contribue néanmoins par l’établissement d’un savoir utile à la survie des sociétés musulmanes et laïques.

Certains mots font fortune, tel le surhomme dans la pensée de Nietzsche. Dans son nouveau livre, Un furieux désir de sacrifice, Fethi Benslama développe le concept du surmusulman, créature contemporaine issue du fondamentalisme salafiste, dont il décortique le psychisme, et qui fera date dans l’étude de la radicalisation islamiste.

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Fethi Benslama, né le 31 août 1951 à Salakta en Tunisie, est psychanalyste et professeur à l’université Paris Diderot, où il dirige l’UFR d’études psychanalytiques. Il siège à l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des art ” Beït El Hikma” en tant que membre actif de nationalité tunisienne non résident en Tunisie.

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LE FIGARO MAGAZINE. – Quelle est l’originalité de vos rencontres avec les aspirants djihadistes?

Fethi BENSLAMA. – J’ai pu observer la montée de la radicalisation chez eux très tôt. Clinicien durant quinze ans dans un service public en Seine-Saint-Denis, j’ai connu certains de ces jeunes alors qu’ils étaient enfants avec leurs familles. Le phénomène de radicalisation, que l’on nommait à l’époque «intégrisme», a commencé à se manifester au cours des années 90 dans le contexte des conflits en Algérie, en Bosnie, au Golfe, en Israël et en Palestine. La guerre est venue s’ajouter à une crise majeure de l’islam et à une dégradation sociale qui a nourri chez beaucoup de musulmans un sentiment victimaire. La spécificité de mon approche réside dans l’étude de la vie psychique des musulmans, dont on analyse la situation du point de vue sociologique, culturel, géopolitique, mais pas leur condition subjective.

Avant d’adopter et d’afficher l’islam identitaire, beaucoup de jeunes sont en souffrance, dans des états dépressifs, en errance et parfois dans la délinquance. Ils ont connu des situations traumatiques, la négligence parentale, voire l’abandon, les défaillances de l’environnement social tel qu’on le voit dans les cités. Lorsqu’ils se radicalisent, ils se dégagent de leur dépression, ils acquièrent une estime d’eux-mêmes et se sentent puissants. Ainsi, l’islamisme remplit pour eux une fonction thérapeutique, mais au prix de la perte de leur singularité: un automatisme imitatif se met en route, ils tiennent tous le même discours stéréotypé. Paradoxalement, c’est la perte de leur singularité qui fait qu’ils vont mieux. Ils se sont déchargés du souci de soi et ont jugulé leur angoisse, ils deviennent un autre, assuré d’une solidité existentielle. Bref, ils ont trouvé leur planche de salut.

Comment le basculement s’opère-t-il?

Il se produit lorsqu’ils rencontrent l’offre djihadiste, ce qui est souvent le fruit du hasard, et qu’ils sont touchés au vif. Par exemple, une jeune fille ramasse une feuille de papier où figure un passage coranique affirmant que «Dieu n’a ni engendré ni été engendré».

Certains psychotiques sont très sensibles aux idées d’auto-engendrement, or cette jeune avait construit le fantasme d’être née d’elle-même. Elle va sur internet poursuivre sa trouvaille, elle est alors aspirée par ce point d’absolu qui n’a ni père ni mère. Le hasard est aussi géographique, c’est la fréquentation d’un groupe de radicalisés au pied de l’immeuble, dans un bistrot, dans un quartier sensible. Internet rapproche massivement l’offre de radicalisation de son public potentiel et crée chez lui la demande djihadiste.

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N’oublions pas que les deux tiers des radicalisés ont entre 15 et 25 ans, autrement dit des jeunes dans la période de transition de l’adolescence. La radicalisation est au croisement de jeunes fragilisés psychologiquement, toutes classes sociales confondues, et de l’intensification d’une offre qui leur propose un idéal fort, une identité solide, la reconnaissance d’un groupe, la protection d’un Dieu. Ils rompent avec leur famille car ils sont investis d’une mission qui peut aller jusqu’au sacrifice des autres et d’eux-mêmes chez les plus perturbés. Pour autant, la plupart ne sont ni fous ni irresponsables.

Quelle est alors votre action spécifique?

Il faut d’abord déchiffrer le phénomène à partir de la réalité. Des juges antiterroristes m’ont dit soupçonner des états psychotiques dans un tiers de leurs dossiers; c’est dire l’ampleur du phénomène psychopathologique qui a été nié jusque-là. Il faut étudier les cas, faire des comparaisons, définir des sous-groupes, bref établir une typologie sur des bases concrètes. Par exemple, il y a un sous-ensemble de délinquants dont plusieurs sont passés à l’acte dans des attentats. Souvent, leur radicalisation est rapide, ils trouvent subitement intérêt à anoblir leurs pulsions meurtrières par une prétendue autorisation divine. Ils deviennent des hors-la-loi au nom d’une loi supérieure. Il y a un autre sous-ensemble de jeunes mélancoliques et suicidaires en quête de causes finales.

Quand il y a conjugaison de la délinquance et de la tentation suicidaire, on peut s’attendre au pire. Mais attention, tous les radicalisés ne basculent pas forcément dans la violence. Quand le gouvernement en dénombre 12.000, ils ne sont pas pour autant tous djihadistes, loin s’en faut. À cet égard, le souhait des chercheurs est d’avoir accès au big data du fichier de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), sous les conditions de l’anonymat bien sûr. Comme chaque fois qu’apparaît un nouveau fléau dans la société, il faut constituer un savoir pour pouvoir lutter contre lui, d’un côté par l’action de la justice et de la police, et de l’autre par la réinsertion psychologique et sociale. Une connaissance ordonnée de l’ensemble de la situation serait révélatrice de vérités qu’on ne veut pas voir…

Que voulez-vous dire?

Par exemple, dans mon activité clinique, j’ai constaté que beaucoup de jeunes quittent la référence à l’islam, ou bien elle devient pour eux du domaine de l’intime. La sécularisation des musulmans est bien plus importante qu’on ne le pense, mais on n’en parle pas, les intéressés restant très discrets à cet égard. Contrairement à ce qu’on dit, l’école fait un travail remarquable de pacification et de remembrement des identités, mais là ce sont les trains qui arrivent à l’heure. Que représentent les 12.000 signalés pour radicalisation par rapport à l’ensemble des musulmans en France? À peu près 0,1 %, même en incluant les 25 % de convertis radicalisés. D’autre part, il y a eu des erreurs majeures d’interprétation de l’islamisme. J’ai essayé de montrer dans mon livre que «l’islam politique» n’existe pas.

L’islamisme est antipolitique, sa raison d’être est de lutter par la puissance religieuse contre la modernité et la sécularisation en rétablissant les lois de Dieu. C’est un fondamentalisme comme il en existe dans toutes les religions aujourd’hui, sauf que le fondamentalisme musulman a été puissamment financé et armé par les grandes puissances et les puissances régionales. La quête du pouvoir ne fait pas le projet politique. Le cas des islamistes tunisiens est édifiant: lorsqu’ils ont gagné les premières élections, ils ont voulu instaurer la charia dans la constitution, mais la société civile les en a empêchés. La politique est pour eux un moyen pour réaliser le règne de la religion.

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Ce qui ne retire rien à la dangerosité de l’islamisme…

Bien sûr, il faut garder à l’esprit que son but est la destruction de la politique au profit d’un religieux total. Rappelons que l’islamisme a pris naissance en 1928, en Égypte, avec les Frères musulmans. La religion ayant, selon eux, réponse à tout, puisque tout est déjà dans le Coran, elle constitue une réplique à la modernité, donc à l’Occident, mais aussi aux musulmans modernes qui ont adopté les Lumières. Le surmusulman est le résultat psychologique de ce mouvement qui dure depuis déjà un siècle.

Comment définissez-vous le surmusulman?

Je nomme ainsi le musulman qui veut sans cesse être et paraître plus musulman que le musulman qu’il est. C’est la conduite d’un sujet en proie aux reproches de défection qu’il se fait à lui-même, ainsi qu’au harcèlement des prédicateurs qui le promettent au feu de l’enfer. Il lui faut s’identifier au musulman exemplaire, le Prophète, et l’ancêtre, salaf en arabe, d’où le salafisme. Son impératif n’est pas «Deviens!» mais «Reviens!» aux origines. Car le Bien a déjà eu lieu, et il n’y a plus qu’à le retrouver, en attendant la fin du monde, ou mieux, en hâtant cette dernière. Le surmusulman est un diagnostic sur la vie psychique des croyants hantés par la culpabilité, la pureté, le sacrifice, l’aspiration au martyre.

Le martyre existait cependant déjà du temps de l’islam classique…

Oui, et il diffère du martyre chrétien, essentiellement pacifique et conçu comme une offrande à Dieu pour affirmer sa foi. Un changement aura lieu avec la Première Guerre mondiale où le martyr devient le soldat qui meurt pour la patrie, comme l’historien Ernst Kantorowicz l’a montré. Le chahîd, ou martyr musulman, est celui qui se bat pour la religion et périt, trouvant dans l’au-delà un statut supérieur. Il ne craint pas la mort, puisqu’elle est l’espérance en une vie parfaite. Mais la notion de martyre sera transformée au XXe siècle par les théoriciens du Hezbollah, qui ont fait du combat un moyen dont la fin est la mort pour devenir martyr. Cette manipulation procure un incommensurable sentiment de puissance qui fascine les jeunes islamistes. Certains d’entre eux disent qu’ils sont déjà morts et que rien ne peut leur arriver. Cette pulsion de mort – furieux désir de sacrifice – est captivante.

Le surmusulman est-il un danger pour l’islam en France?

Il est partout le danger le plus grave! L’islamisme qui lui a donné naissance s’est construit après l’effondrement de l’Empire ottoman en 1924, sur l’idée d’une humiliation comparable à celle que l’Allemagne a éprouvée après le traité de Versailles. La fin du califat et la création du premier État laïc en Turquie furent ressenties comme une blessure de l’idéal islamique, aggravée par le contexte de l’occupation coloniale. Pour la première fois de son histoire, l’islam n’a plus d’empire.

Le surmusulman correspond à une résistance basée sur une conscience religieuse malheureuse d’être vaincue et de vivre dans un monde dont l’organisation politique, technique et scientifique se passe de Dieu. Il veut la fin de ce monde, ce qui ne l’empêche pas d’en consommer les objets. C’est la source des sentiments de trahison, de culpabilité et d’inauthenticité. D’où la révolution islamique, qui veut mettre la religion au pouvoir. En France, la visée est le pouvoir sur les musulmans, car si des musulmans peuvent vivre et prospérer dans un pays qui n’est pas gouverné par l’islam, quel mauvais exemple pour les musulmans d’autres pays! La religion n’est plus donc nécessaire pour gouverner les vivants.

Quel est le rôle des femmes dans l’avenir de l’intégration musulmane?

Les femmes sont le principal vecteur de la subversion de l’islam et de sa tradition. Jusqu’aux années 1950, elles étaient recluses dans leurs demeures. Leur sortie dans l’espace public est une émancipation qui a bouleversé les rapports du désir et du pouvoir avec les hommes. C’est pourquoi les prédicateurs islamistes – qui considèrent la femme comme un objet sexuel total, dangereux pour la communauté -, l’accusent d’être responsable de la destruction de la tradition et de l’identité musulmane. Beaucoup de femmes musulmanes ont intériorisé cette accusation et s’en sentent coupables. Le voile leur paraît un moyen de payer leur transgression, tout en restant dans l’espace public. Il est le signe paradoxal d’une soumission qui est en même temps l’affirmation d’une émancipation. Sur le plan clinique, j’ai observé comment des femmes musulmanes sont dans une lutte intérieure contre la honte d’être émancipées et de le payer très cher.

Qu’on ait interdit le voile comme signe ostentatoire à l’école et dans les services publics, que sa forme intégrale soit condamnée dans l’espace public est aujourd’hui majoritairement accepté. Mais poursuivre plus loin la traque pourrait devenir contre-productif et aggraver le recours au paradoxe de la soumission affirmative. En fait, on s’attaque aux symptômes d’une crise du sujet musulman au milieu d’une brèche historique dans ses références, en un temps rempli de la violence et de la fureur de la guerre. Or, contrairement aux apparences, l’islamisme a déjà perdu la guerre, il n’a plus que les armes des émotions morales, qui sont loin d’être négligeables, mais leur opposer la stigmatisation ne fera que le renforcer émotionnellement. Il nous faut être plus intelligent et dévoiler par le langage ses sources psychologiques.

Vous êtes optimiste…

Les horreurs commises au nom de l’islam sont en train de retourner la majorité des musulmans dans le monde. Ils feront d’autant plus aisément leur deuil de la prétention de l’islamisme qu’ils en auront aussi été les victimes. Beaucoup d’entre eux ne veulent même plus entendre parler de l’islam comme solution aux problèmes du monde. C’est l’horizon qui se dessine, mais à condition que cesse la perversité du jeu géopolitique qui a alimenté les guerres depuis trente ans, de l’Afghanistan de l’époque soviétique jusqu’à la déstabilisation de la Libye et l’agonie de la Syrie, en passant par les guerres du Golfe. Il est temps que les Occidentaux tirent les leçons de l’histoire, s’ils veulent obtenir la participation des autres au monde qu’ils ont enfanté.

Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, de Fethi Benslama. Éditions du Seuil, 151 p., 15 €.

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