| More

middle_east

Le Moyen-Orient est un tableau surréaliste dans lequel s’agencent des rêves d’hégémonie et des réalités menaçantes. Il est bon d’en comprendre les grands enjeux au moment où des décisions majeures relatives à une intervention militaire en Syrie sont sur le point d’être prises.

Arrière-plan général:

La population des pays du Moyen-Orient est musulmane dans sa majorité. Deux puissances non arabes continuent un conflit séculier : La Perse contre les Arabes, La Turquie contre la Perse et la Turquie contre les Arabes dont elle domina la majorité des pays il y a de cela un siècle presque.

Les musulmans se divisent en deux grandes branches antinomiques : les Sunnites qui constituent la majorité dans les pays arabes et la Turquie et les Chiites qui sont majoritaires en Iran et minoritaires ailleurs. Au sein de la branche sunnite militent trois mouvements : celui des Frères musulmans qui prient pour une domination mondiale de l’Islam, celui des Wahhabites qui ont une vision stricte et austère de l’islam et qui sont fondamentalement opposés aux Frères musulmans et les radicaux sunnites d’Al Qaeda qui ont recours au terrorisme pour imposer l’islam. Le gouvernement islamiste de Turquie cherche à agrandir son pouvoir politique et économique dans la région, tout en manifestant une certaine raideur idéologique. L’Iran cherche à déstabiliser le Moyen-Orient et y étendre son influence en tentant de rallier à lui les minorités chiites.

Premier plan : la Syrie

En Syrie s’opposent les forces gouvernementales qui s’appuient essentiellement sur des minorités religieuses autrefois persécutées : les Alaouites[1] et les Druzes[2]. La minorité chrétienne qui craint d’être persécutée par un futur gouvernement islamiste qui pourrait être affilié à la mouvance des Frères musulmans se retrouve dans le même camp.Les rebelles qui s’opposent au président Assad font généralement partie de la majorité sunnite qui se sent persécutée par le pouvoir. Se joignent à eux les membres de la confrérie des Frères musulmans sévèrement brimés sous Assad, des radicaux islamistes d’Al Qaeda ainsi que ceux qui ne supportent plus la dictature. Dans le combat fratricide de ces mouvances, la population civile est abandonnée à son sort tragique.

Second plan : les grandes puissances du Proche-Orient

L’Iran soutient Assad militairement et économiquementet cherche par tous les moyens à dégrader l’influence prépondérante de l’Arabie saoudite et des Sunnites au Proche-Orient. Il vise à propager sa révolution islamique et à s’affirmer dans cette partie du monde de façon subversive. Il a armé à outrance le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza bien que ce dernier relève des Frères musulmans. Le Hamas qui fut longtemps hébergé en Syrie s’est distancé d’Assad en soutenant l’opposition des Frères musulmans, ce qui a le don d’irriter au plus haut point l’Iran qui est son principal fournisseur d’armes. Quant au Hezbollah, il est intervenu militairement aux côtés d’Assad.L’Iran s’est lancé dans la construction de centrales nucléaires, ce qui inquiète grandement les pays occidentaux.

L’Égypte a eu un bref gouvernement des Frères musulmans lequel a reçu un certain appui de la part de la Turquie et surtout du Qatar. Le général Al-Sisi y a pris le pouvoir, s’aliénant du même coup la Turquie, le Qatar et le Hamas qui se considère comme la branche armée des Frères musulmans. Le nouveau gouvernement égyptien s’est retourné contre le Hamas et a tempéré ses relations avec le président Obama et avec l’Union européenne qui ont émis des réserves par rapport à l’évincement du gouvernement égyptien dominé par les Frères musulmans. Bien que soutenue par l’Arabie saoudite et les Émirats du Golfe qui sont proaméricains et contre le régime syrien, l’Égypte bloque le canal de Suez aux navires de guerre américains qui pourraient intervenir militairement contre la Syrie.

Dispersés entre l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie, les Kurdes[3] rêvent d’un pays ou d’une autonomie. Or, la Turquie est hantée par la question kurde, la minorité kurde représentant une composante importante de la population turque. Elle craint qu’un morcellement de l’Irak et de la Syrie ne donne naissance à une nouvelle entité étatique kurde. Le gouvernement islamiste de Turquie est dirigé par un chef d’État qui tente de faire revivre l’Empire ottoman et qui martèle de façon obsessive son opposition au nouveau gouvernement égyptien et à l’État d’Israël jusqu’à ignorer les intérêts géopolitiques de son propre pays. La Turquie et le Qatar soutiennent l’opposition syrienne,dont celle qui émane des Frères musulmans. Ce n’est pas le cas de l’Arabie saoudite et des Émirats du Golfe qui soutiennent l’opposition syrienne non affiliée aux Frères musulmans et qui de plus sont mécontents de la position de la Turquie par rapport à Al-Sisi d’Égypte.Ces payshésitent à continuer d’investir en Turquie, pays dont l’essor économique commence à montrer des signes d’essoufflement.

L’Arabie saoudite est une monarchie qui prône le wahhabisme et qui, comme la majorité des Sunnites, considère que les Chiites sont des hérétiques. L’Arabie saoudite est contre l’Iran, contre Assad et contre les Frères musulmans et soutient Al-Sisi d’Égypte ainsi que l’opposition syrienne qui ne s’identifie pas aux Frères musulmans ou à Al-Qaeda. Bien des pays arabomusulmans sont heureux de savoir que leurs extrémistescombattent ailleurs aux côtés d’Al-Qaeda contre le président Assad, guerre où la fin justifie tous les moyens. Ces radicaux bénéficient d’un certain appui du Qatar, ce qui exaspère à l’extrême les Émirats du Golfe et l’Arabie saoudite.La puissance financière de l’Arabie saoudite est telle qu’elle finance la construction de milliers de mosquées dans le mondesans permettre la construction d’une seule église sur son sol. D’un côté l’Arabie saoudite assure l’écoulement du pétrole vital à l’Occident, mais bien des extrémistes d’Al-Qaeda qui rêvent de détruire l’Occident sont financés par des sympathisants saoudiens fortunés.

Christianisme et judaïsme sont issus de la Terre promise. Jérusalem a retrouvé son époux premier dont elle a été séparée pendant près de deux millénaires. Les pays arabes n’ont pas admis le retour au bercail des minorités juives qui furent leur bouc émissaire de service durant des siècles et ont tout fait pour radicaliser les Palestiniens[4], décriant le drame des réfugiés palestiniens tout en occultant le drame des réfugiés juifs des pays arabes. Après un demi-siècle de rengaines anti-israéliennes qui ont masqué les carences des dictatures des pays arabes, c’est autour de l’Iran et de la Turquie de se faire la surenchère de propagande anti-israélienne dans l’espoir d’augmenter leur influence dans les pays arabes. Les messages anti-israéliens n’étant plus aussi efficaces que par le passé dans la majorité des pays arabes, on s’y est tourné vers des messages anti-juifs. Mais comme il n’en reste presque plus, on fait porter le chapeau de bouc émissaire aux minorités chrétiennes tout comme les Coptes[5].

Troisième plan : les grandes puissances

Les États-Unis défendent les valeurs démocratiques et soutiennent des monarchies d’Arabie saoudite et des Émirats du Golfe qui sont loin d’être des parangons de démocratie. Les États-Unis émettent des réserves par rapport à Al-Sisi, sont contre Assad et l’Iran, mais hésitent à soutenir pleinement l’opposition à Assad de peur que des armes sophistiquées ne tombent dans des mains extrémistes. Par ailleurs, si les États-Unis n’interviennent pas en Syrie, l’Iran pourra continuer à affirmer son emprise sur la région et développer son programme nucléaire si redouté. La Russie a perdu l’influence qu’elle eut par le passé, notamment en Égypte et en Irak. La Russie ne fait rien pour engager les parties en Syrie et soutient obstinément le régime syrien qui, avec l’Iran, lui passent d’importantes commandes d’armes.La Russie n’est pas mécontente d’ébranler la suprématie américaine quipermet de tirer meilleur avantage de la richesse pétrolière du Moyen-Orient. Le conflit israélo-arabe et le conflit sunnite-chiite enrichissent les marchands d’armes, ceux des États-Unis devançant grandement ceux des autres pays, ce qui permet un remboursement partiel de la formidable facture pétrolière[6].

Vue d’ensemble :

Au Proche-Orient s’affrontent des intérêts économiques considérables. Des ethnies, des mouvements nationaux et des croyances tentent de trouver leur place au sein de la majorité arabomusulmane, elle-même déchirée en factions antagonistes.

Dans le berceau des religions qu’a été le Moyen-Orient, des réalités insensées y côtoient des espoirs messianiques tout aussi insensés qui font retenir son souffle à l’Humanité.


David Bensoussan

L’auteur est professeur de sciences à l’Université du Québec

[1]Minorité religieuse du Nord de la Syrie dont la doctrine est un syncrétisme de l’islam chiite avec d’autres croyances telle la réincarnation. Les Alaouites célèbrent une forme d’eucharistie.

[2] Minorité religieuse incorporant des croyances islamiques – mais rejetant la Charia – et le messianisme.
[3]Les Kurdes sont les descendants des anciens Mèdes. Ils ont leur langage propre et résident principalement dans l’Est de la Turquie et au Nord de l’Irak. Ils n’ont jamais pu réaliser leur rêve de faire partie d’un état indépendant.
[4] La Palestine mandataire comprenait la Jordanie et Israël. Dans les années 60, la revendication d’une Palestine indépendante a incité la Jordanie à se désengager des territoires à l’Ouest du Jourdain.
[5]Les Coptes sont les habitants chrétiens de l’Égypte se rattachant au christianisme orthodoxe.
[6] Noter que le secrétaire d’état américain John Kerry a rapporté le 4 septembre que les émirats et monarchies du Golfe ont proposé de financer l’intervention militaire en Syrie.

Leave a Reply

*