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Boualem Sansal au Kotel (le Mur des Lamentations)

Le grand écrivain algérien Boualem Sansal est allé au Festival international des écrivains de Jerusalem du 12 au 17 Mai dernier. Il a racontre sa participation dans cet évenement en terre hébraïque.

« Rendez-vous compte, ils m’accusent rien moins que de haute trahison envers la nation arabe et le monde musulman en leur entier. Ça veut dire ce que ça veut dire, qu’il n’y aura même pas de procès. Ces gens sont du Hamas, des gens dangereux et calculateurs, ils ont pris en otage le pauvre peuple de Gaza et le rançonnent jour après jour depuis des années »

Sansal ajoute : « Quel voyage, mes aïeux, et quel accueil! (…)Je vous parlerai d’Israël et des Israéliens comme on peut les voir avec ses propres yeux, sur place, sans intermédiaires, loin de toute doctrine, et qu’on est assuré de n’avoir à subir au retour aucun test de vérité. Le fait est que dans ce monde-ci il n’y a pas un autre pays et un autre peuple comme eux. ».

L’écrivain algérien a aussi exprimé son admiration pour Jérusalem d’aujourd’hui, qui est une ville cosmopolite attirant les visiteurs du monde entier. Cette splendide cité, riche de 5000 ans d’histoire, offre un visage moderne où flotte une ambiance de spiritualité :

« (…) Je vous parlerai aussi de Jérusalem, Al-Qods. Comme il me semble l’avoir ressenti, ce lieu n’est pas vraiment une ville et ses habitants ne sont pas vraiment des habitants, il y a de l’irréalité dans l’air et des certitudes d’un genre inconnu sur terre. Dans la vieille ville multimillénaire, il est simplement inutile de chercher à comprendre, tout est songe et magie, on côtoie les Prophètes, les plus grands, et les rois les plus majestueux, on les questionne, on leur parle comme à des copains de quartier, Abraham, David, Salomon, Marie, Jésus et Mahomet le dernier de la lignée, et Saladin le preux chevalier, que le salut soit sur eux, on passe d’un mystère à l’autre sans transition, on se meut dans les millénaires et le paradoxe sous un ciel uniformément blanc et un soleil toujours ardent. Le présent et ses nouveautés paraissent si éphémères qu’on n’y pense bientôt plus. S’il est un voyage céleste en ce monde, c’est ici qu’il commence. Et d’ailleurs n’est-ce pas là que le Christ a fait son Ascension au ciel, et Mahomet son Mi’râj sur son destrier Bouraq, guidé par l’ange Gabriel? »

Sansal a constaté comment à Jérusalem certains endroits sont encore interdits aux Juifs par décision du Waqf (autorité musulmane sur les lieux saints) :

«(….) Je me suis moi-même senti tout autre, écrasé par le poids de mes propres questions, moi le seul de la bande qui ait touché de ses mains les trois lieux saints de la Cité éternelle: le Kotel (le Mur des Lamentations), le Saint-Sépulcre et le Dôme du Rocher. En tant que juifs ou chrétiens, mes compagnons, les autres écrivains du festival, ne pouvaient pas accéder à l’Esplanade des Mosquées, le troisième lieu saint de l’islam où s’élèvent le Dôme du Rocher, Qûbat as-Sakhrah, rutilant dans ses couleurs azur, et l’imposante mosquée al-Aqsa, Haram al-Sharif, ils furent repoussés sans hésitation par l’agent du Waqf, gestionnaire des lieux, assisté de deux policiers israéliens chargés de garder l’entrée de l’Esplanade et la préserver de tout contact non halal. Moi je suis passé grâce à mon passeport, il stipule que je suis Algérien et par déduction il dit que je suis musulman. Je n’ai pas démenti, au contraire, j’ai récité un verset coranique tiré de mes souvenirs d’enfance, ce qui a carrément stupéfié le gardien, c’était la première fois de sa vie qu’il voyait un Algérien, il croyait qu’à part l’émir Abd-el-Kader, ils étaient tous un peu sépharades, un peu athées, un peu autre chose. C’est amusant, mon petit passeport vert m’a ouvert la frontière des Lieux Saints plus vite qu’il ne m’ouvre la frontière Schengen en Europe où la simple vue d’un passeport vert réveille aussitôt l’ulcère des douaniers. »

L’écrivain algérien a fini par espérer la Paix. Optimiste et réaliste –il insiste sur le role des intellectuels de jouer ce rôle :

« Voilà, je vous le dis franchement, de ce voyage Je suis revenu heureux et comblé. J’ai toujours eu la conviction que faire n’était pas le plus difficile, c’est de se mettre en condition d’être prêt à commencer à le faire. La révolution est là, dans l’idée intime qu’on est enfin prêt à bouger, à changer soi-même pour changer le monde. Le premier pas est bien plus que le dernier qui nous fait toucher le but. Je me disais aussi que la paix était avant tout une affaire d’hommes, elle est trop grave pour la laisser entre les mains des gouvernements et encore moins des partis. Eux parlent de territoires, de sécurité, d’argent, de conditions, de garanties, ils signent des papiers, font des cérémonies, hissent des drapeaux, préparent des plans B, les hommes ne font rien de tout cela, ils font ce que font les hommes, ils vont au café, au restaurant, ils s’assoient autour du feu, se rassemblent dans un stade, se retrouvent dans un festival, dans une plage et partagent de bons moments, ils mêlent leurs émotions et à la fin ils se font la promesse de se revoir. “A demain”, “A bientôt”, “L’an prochain, à Jérusalem”, dit-on. C’est ce que nous avons fait à Jérusalem. Des hommes et des femmes de plusieurs pays, des écrivains, se sont rassemblés dans un festival de littérature pour parler de leurs livres, de leurs sentiments devant la douleur du monde, de choses et d’autres aussi et en particulier de ce qui met les hommes en condition de pouvoir un jour commencer à faire la paix, et à la fin nous nous sommes promis de nous revoir, de nous écrire au moins. »

« Je ne me souviens pas que durant ces cinq jours et cinq nuits passés à Jérusalem (avec au troisième jour un aller-retour rapide à Tel-Aviv pour partager une belle soirée avec nos amis de l’institut français), nous ayons une seule fois parlé de la guerre (…) J’ai beaucoup regretté cependant qu’il n’y ait pas eu un Palestinien parmi nous. Car après tout, la paix est à faire entre Israéliens et Palestiniens. Moi, je ne suis en guerre ni avec l’un ni avec l’autre, et je ne le suis pas parce que je les aime tous les deux, de la même manière, comme des frères depuis les origines du monde. Je serais comblé si un jour prochain, j’étais invité à Ramallah, avec des auteurs israéliens aussi, c’est un bel endroit pour parler de la paix et de ce fameux premier pas qui permet d’y aller. »

Nous rendons hommage à ce superbe écrivain… puisse t-il emporter avec lui, ce message de force et de paix

Boualem Sansal, né en 1949 à Theniet El Had, petit village des monts de l’Ouarsenis, est un écrivain algérien, principalement romancier mais aussi essayiste, censuré dans son pays d’origine (dans lequel il habite pourtant toujours) à cause de sa position très critique envers le pouvoir en place. Il est en revanche très reconnue en France et enAllemagne, pays dans lesquels ses romans se vendent particulièrement bien, et où il a reçu de nombreux prix.

Licencié de son poste au ministère de l’industrie en 2003, les livres de Boualem Sansal sont interdits en Algérie depuis la publication de « Poste restante Alger ».

Son livre “Le Village de l’Allemand”, fondé sur une histoire vraie, raconte les liens troublants entre les anciens nazis et le FLN, et établit un parallèle entre l’islamisme radical et le nazisme.
Dans ce livre, il traite d’un sujet tabou dans le monde arabe : la Shoah. La Shoah est ignorée dans nos pays, purement et simplement, quand elle n’est pas considérée comme une invention des Juifs

“Le Village de l’Allemand”, fait plonger le lecteur dans l’enfer de la Shoah en suivant le parcours d’un nazi recyclé dans le nationalisme arabe.

Ce roman raconte l’histoire d’Hans Schiller, ancien officier SS, devenu héros de la guerre d’indépendance de l’Algérie. Après la défaite allemande en 1945, il s’était réfugié en Egypte, où il a été récupéré par les Services secrets égyptiens. Plus tard, il a été envoyé par Nasser comme conseiller technique auprès de l’Etat-major de l’Armée de libération algérienne.

Le livre a suscité des réactions très violentes en Algérie notamment. On a considéré qu’il avait portais atteinte à la dignité du pays en mêlant un abominable SS, un criminel de guerre, à sa glorieuse lutte de libération. Il a été ressenti comme une injure le fait que qu’il dénonce le racisme et l’antisémitisme qui sévissent dans beaucoup de pays arabes et musulmans. En parlant de la Shoah, il a été accusé de chercher à minimiser « les crimes » commis par le colonialisme français en Algérie.

Ftouh Souhail

One Response to “L’écrivain algérien Boualem Sansal : « Je suis allé à Jérusalem… et j’en suis revenu heureux et comblé »”
  1. Merci pour cet article bien écrit et émouvant !

  2.  
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