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Le rédacteur en chef du quotidien israélien de gauche Haaretz, Dov Alfon, a remporté le prestigieux prix décerné par la fondation Next Century, “La paix via les prix des médias”.

La cérémonie a été organisée à Londres. The Next Century Foundation est un organisme caritatif créé en 1989 et consacré à la résolution des conflits. Les prix annuels sont décernés à des journalistes occidentaux, arabes ou israéliens, reconnus pour leur «couverture exceptionnelle» des évènements au Moyen-Orient.

Haaretz est le journal des élites israéliennes post-sionistes. Haaretz est devenu dans une certaine mesure, depuis le début de la « deuxième Intifada », et sans doute déjà auparavant, un redoutable outil de propagande propalestinienne, dont des articles innombrables sont repris, dès leur parution, sur des sites d’organisations et de groupes politiques propalestiniens, et traduits en anglais, en français, en italien et en d’autres langues, par des traducteurs militants, sur des sites tels que ceux d’Europalestine, France Palestine ou Palestine solidarité…

En mars 2008, alors que plusieurs pays arabes appelaient vainement au boycott du Salon du Livre de Paris – dont Israël était l’invité d’honneur – ils reçurent un soutien inattendu : celui du rédacteur en chef du supplément littéraire du quotidien israélien de gauche réputé, Haaretz, qui se vanta publiquement d’avoir été « le premier à lancer la pétition demandant le boycott du Salon du Livre ».

Cet appel étonnant en apparence ne surprit pas les lecteurs réguliers du journal israélien. Il avait été précédé, quelques semaines auparavant, d’une déclaration tout aussi polémique, du rédacteur en chef de Haaretz, David Landau, qui avait déclaré à la Secrétaire d’Etat américaine Condoleeza Rice, lors d’un dîner privé en décembre 2007, que l’Etat juif « voulait être violé par les Etats-Unis » – manière élégante de dire qu’il appelait à une intervention plus vigoureuse des Etats-Unis pour contraindre Israël à faire des concessions à ses ennemis arabes…

Ces deux déclarations de responsables du journal Haaretz avaient elles-mêmes été précédées, depuis de nombreuses années, d’articles très virulents condamnant la politique israélienne, et attirant l’attention des lecteurs sur les « souffrances » des Palestiniens – thème devenu la spécialité de deux journalistes de Haaretz en particulier, Gidéon Lévi et Amira Hass, cette dernière résidant à Gaza.

Haaretz a été fondé en 1918, pendant la période du Mandat britannique, ce qui en fait le quotidien le plus ancien d’Israël. A ses origines, il s’agissait d’une feuille d’information hebdomadaire publiée en anglais, en hébreu et en arabe, sous le titre News from the Holy Land. L’édition en hébreu était distribuée aux soldats juifs de l’armée britannique en Palestine mandataire, et aussi au sein de la population du Yishouv à Jérusalem et Jaffa. Par la suite, le mouvement sioniste devint partie prenante du journal, d’abord en le subventionnant, puis en le rachetant à l’armée anglaise. C’est un mécène juif russe, Isaac Leib Godlberg, qui apporta les fonds et devint le nouveau propriétaire du journal, dont le nom fut raccourci de Hadashot Haaretz (Les nouvelles du pays) en Haaretz (Le pays).

Le second tournant dans l’histoire du journal fut son rachat en 1937 par la famille Schocken, qui possède le journal jusqu’à aujourd’hui. Salman Schocken, homme d’affaires né en 1877 en Pologne dans une famille modeste, avait fait fortune en créant une chaîne de grands magasins en Allemagne, qui comptait des succursales dans une vingtaine de villes. En 1926, Salman Schocken créa aussi une maison d’édition, Schocken Verlag, qui publia plusieurs auteurs juifs allemands célèbres, comme Martin Buber, Franz Kafka ou Franz Rosenzweig, avant d’être transférée aux Etats-Unis lors de l’arrivée au pouvoir des nazis.

Schocken, qui était autodidacte, était également très impliqué dans la vie culturelle juive et sioniste en Allemagne. Au cours de son séjour en Palestine mandataire (1935-1942), il se rapprocha du mouvement pacifiste « Brith Shalom », constitué d’intellectuels juifs allemands, partisans d’un Etat binational et hostiles au sionisme politique. Après le rachat du journal Haaretz, il désigna son fils, Gustav Schocken, à la tête de la rédaction. Gustav Schocken fut l’éditeur et le rédacteur en chef du journal de 1939 jusqu’à son décès, en 1990. C’est lui qui fit de Haaretz un quotidien moderne, abordant tous les aspects de l’actualité et notamment les questions économiques et culturelles, et doté d’une page éditoriale influente.

Haaretz constituait une voix différente du paysage médiatique très idéologique, une voix indépendante de tout parti politique et au ton beaucoup plus libre. L’orientation générale du journal, qui est restée sensiblement la même jusqu’à aujourd’hui, était celle d’un quotidien de la bourgeoisie libérale. Alors que les journaux idéologiques liés aux grands partis politiques représentaient les différentes tendances du mouvement sioniste (travailliste, révisionniste, religieux), Haaretz avait pour lectorat le public des classes moyennes de la cinquième alyah, constitué principalement d’universitaires, d’artistes, de médecins et membres des professions libérales, d’origine allemande en majorité, qui s’installèrent dans les villes et notamment à Tel Aviv.

Deux journalistes de Haaretz, Amira Hass et Gideon Levi, ont contribué à faire du journal des élites israéliennes un instrument de la propagande pro-palestinienne. Haaretz est dvenu le flambeau de la gauche israélienne. Il est surtout le journal de la bourgeoisie libérale, représentatif des élites postsionistes israéliennes

Haaretz s’est également porté à la pointe des combats en faveur du retrait des Territoires Disputés ainsi que de la défense des droits des Palestiniens. Il a été l’un des plus fervents supporters des accords d’Oslo.

Le tirage d’Haaretz avoisine les 75 000 exemplaires en semaine, et 95 000 le vendredi.

Ftouh Souhail&Pierre LURCAT

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