Mohamed Ghazi | Chercheur marocain en géopolitique et créateur de contenu numérique répond à nos questions.

1-Comment expliquez-vous que le Maroc est le seul pays en Afrique du nord qui a eu le courage de reconnaitre la composante hébraïque constitue un élément important de la compréhension de l’identité marocaine ?

Le constat est partiellement exact. L’article 5 de la Constitution de 2011 mentionne explicitement la composante hébraïque parmi les affluents de l’identité marocaine. Mais « le seul » mérite nuance : la Tunisie et l’Algérie ont aussi une mémoire juive historique, et reconnaissent dans certains discours ou lieux de mémoire cette présence, même sans équivalent constitutionnel.

L’explication tient à plusieurs facteurs : une continuité juive ancienne et nombreuse, une monarchie qui fonde sa légitimité sur la pluralité de ses sources, et une politique de mémoire engagée depuis les années 1990. Cette reconnaissance reste toutefois inégale selon les domaines (enseignement, patrimoine, espace public), et elle doit être évaluée sur les pratiques, pas seulement sur les textes.

2-L’islam marocain est-il un garde-fou contre l’islamisme qui frappe de nombreux pays arabes Orientaux ?

La question est importante mais suppose une causalité simple. Le modèle religieux marocain repose sur le rite malikite, la doctrine ash’arite, le soufisme confrérique et la fonction de Commandeur des croyants, qui encadre le champ religieux et limite la marge des discours concurrents.

Ces éléments ont pu contribuer à une moindre radicalisation de masse. Pourtant, le Maroc a connu des attentats (Casablanca, 2003) et des cellules radicales, ce qui montre que le cadre religieux ne suffit pas à lui seul. Les facteurs socio-économiques, sécuritaires et politiques pèsent autant. Il est plus juste de dire que le modèle marocain a une capacité d’encadrement institutionnel, dont l’efficacité reste à mesurer au cas par cas

3-Le Royaume progresse aujourd’hui de façon spectaculaire au niveau économique et infrastructures, selon vous derrière cette dynamique de cette économie libérale, le Maroc est-il plus méditerranéen ou atlantique

La question est mal posée, car elle oppose deux façades qui se complètent. Le Maroc est un pays à double façade, et sa dynamique économique récente l’illustre. Le port de Tanger Med, sur la Méditerranée, est une plateforme logistique majeure, tournée vers l’Europe.

Mais le dynamisme industriel et urbain se concentre sur l’Atlantique : Casablanca, Kénitra avec sa zone franche, et les pôles automobiles et aéronautiques qui s’y sont installés. L’enjeu est moins géographique que stratégique : le Royaume se positionne comme un pont entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et les Amériques. Une réponse rigoureuse parlerait donc de complémentarité et de répartition des fonctions entre les deux façades.

4-Est-ce que vous pensez que le nouveau gouvernement mené par Madame Fatima Ezzahra El Mansouri serait capable de stimuler la diaspora marocaine de faire du Royaume le 1er pays industriel émergent en Afrique(?

Ce type de question demande une prévision, et une prévision honnête doit distinguer les conditions. Le Maroc dispose d’atouts réels : une industrie automobile et aéronautique intégrée, des zones franches, une politique d’attraction des investissements et une stratégie d’énergies renouvelables. Il fait face à des limites : dépendance à quelques secteurs, formation professionnelle insuffisante, faiblesse de l’innovation et concurrence de l’Égypte, de l’Afrique du Sud ou de l’Éthiopie selon les indicateurs retenus.

Le rôle de la diaspora est plausible mais dépend de dispositifs concrets (investissement, transfert de compétences, fiscalité), et non d’un discours mobilisateur. Juger un gouvernement sur son programme ou ses résultats exige de comparer ses engagements chiffrés à ses réalisations, ce qui suppose de consulter les données publiées. Je ne peux pas évaluer la composition ou l’action de l’équipe actuelle sans vérification récente.

5-Le Maroc pourrait-il inspirer la Tunisie ?

La question suppose une transposition possible d’un modèle. Le Maroc a une tradition institutionnelle continue, avec une monarchie religieuse et une forte intégration de ses minorités historiques (juifs, chrétiens, amazighité). La Tunisie partage une histoire similaire de cohabitation urbaine, notamment à Tunis, Djerba et Sfax, mais son histoire politique post-indépendance et sa Constitution de 2014 la placent dans une autre trajectoire.

Une inspiration est donc plausible sur des thèmes précis : la mémoire partagée, l’enseignement de l’histoire plurielle, la protection du patrimoine religieux. Elle l’est moins sur le plan institutionnel, car les contextes politiques diffèrent. Le plus fécond serait de comparer des politiques concrètes plutôt que des modèles globaux.

On sait bien qu’avant le protectorat espagnol de 1912, l’Alliance Israélite Universelle établit des écoles françaises au nord du Maroc. A Tétouan en 1862, à Larache en 1864, à Tanger en 1902. Cet avantage qu’avait la communauté juive du Nord du Maroc dans le domaine de la francisation scolaire entraîna, après la guerre, une émigration vers la ville moderne de Casablanca qui est devenue aujourd’hui un joyau de l’économie moderne marocaine.
Pouvez-vous citez une seule contribution positive des Frères Musulmans marocains pour leur pays
?

Cette question appelle une réponse prudente. Elle demande de citer une contribution unique pour réfuter une appréciation globale, ce qui est un piège méthodologique. Le mouvement islamiste marocain est diversifié : il inclut des organisations associatives, un parti politique (le PJD) ayant participé au pouvoir entre 2011 et 2021, et des courants plus radicaux. Juger un ensemble aussi hétérogène par une formule globale, qu’elle soit positive ou négative, relève de la généralisation.

Sur le fond historique, la question de l’éducation et de l’émigration des juifs du Nord citée dans le message est intéressante, mais elle concerne l’Alliance israélite universelle et non les Frères musulmans. Il faut donc séparer les acteurs et les périodes. Si l’on veut une réponse précise, il faut nommer une initiative, un acteur, une date et un domaine, puis l’évaluer selon des critères vérifiables.

L’Alliance israélite universelle a incontestablement contribué à la modernisation de l’enseignement au Maroc. Quant aux islamistes marocains, leur participation à l’action sociale et à la vie politique constitue un fait, mais leur bilan doit être évalué à l’aune de résultats concrets. Le PJD a participé au gouvernement de 2011 à 2021, sans pour autant incarner à lui seul l’ensemble des Frères musulmans. Reconnaître la contribution des Juifs marocains à notre histoire n’exige ni de nier celle des autres citoyens ni de renoncer à l’esprit critique. Le patriotisme se mesure aux actes, pas à l’idéologie.

Mohamed Ghazi | le 25 octobre 2026 pour identitejuive.com

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