On revient cette semaine sur une page peu connue de l’histoire tunisienne contemporaine à savoir la situation des juifs tunisiens dans la tourmente des événements de Bizerte (nord de Tunisie) et le rôle du Mossad et les services de sécurité israéliens.
La nuit de ce samedi soir de septembre 1961 ne s’effacera jamais des juifs du nord de la Tunisie. Ce fut la nuit de l’exode, « de l’obscurité vers la lumière » exactement comme la sortie des Hébreux d’Egypte. Sortie pour être plus exact, de la terreur, de Bizerte, ville portuaire tunisienne en guerre, partagée entre Français et Tunisiens qui se battent entre eux. Et au milieu, quelques centaines de Juifs menacés, qui entendent leurs voisins arabes dire : « Attendez, dès que les Français seront partis, on s’occupera de vous ».
Avec le départ des Français, et l’Indépendance de la Tunisie en1956, seule la grande base navale de Bizerte était restée entre leurs mains. A coté, il y avait une base anti-nucléaire. En 1961, les Tunisiens avaient exigé l’évacuation des Français de Bizerte, l’été de cette même année vit le début des combats en ville entre Français et Tunisiens. Il y a eut des centaines de morts.
Les Tunisiens échouèrent dans leur tentative de conquérir le port de Bizerte et les parachutistes français reprirent même la nouvelle ville. Les quelques 1.200 Juifs de Bizerte se trouvaient dans une situation difficile car les Tunisiens les accusaient mensongèrement d’avoir coopéré avec les Français.
Au début de septembre 1961, la situation empirait. Le départ des Français n’était qu’une question de temps et les Indigènes menaçaient de se venger sur les Juifs tout de suite après le départ des français. Avant même leur départ, quelques Juifs furent arrêtes et accusés d’espionnage et de menées subversives.
Haïm Yaïche, peintre en bâtiment à la retraite, à Ashdod, se souvient : « Le samedi matin, on nous a dit : « Soyez prêts, préparez vos valises, le soir nous viendrons vous chercher. A plusieurs reprises, nous fumes sur le point de partir, mais il y avait de la confusion et tout est tombé à l’eau. Mais le samedi soir, on a réquisitionné toutes les voitures appartenant à des Juifs et on nous a ramassés chez nous. Dans nos valises, on n’avait que le strict nécessaire. J’ai verrouillé la maison et j’ai pris les clés. A qui l’aurais-je confiée ? »
Quelques mois après ces événements, il n’y avait plus aucun juif à Bizerte. La communauté de cette ville, forte dans les années 50 de quelques milliers de personnes, s’était fortement réduite notamment à la suite de la guerre de Bizerte, et les quelques personnes qui étaient restées avaient fini par partir ou étaient décédées. La synagogue de la ville fut convertie en bibliothèque municipale, et le cimetière fut saccagé pour des raisons non élucidées : vandalisme, vol de marbres, raisons politiques ?
Suite au départ des français, les Juifs de Bizerte partirent en masse aussi, les uns à Paris, les autres en Israël comme Maurice Matok ou Haïm Yaïche .C’est à la suite de ce conflit avec la France en 1962 sur la base de Bizerte que les juifs ont étaient désigné comme bouc émissaire.
Et entre temps, de 1956 à 1962 ils ont vécus dans un climat de peur jusqu’en 1967 ou la violence antijuive s’accentua avec des miliciens panarabistes qui se vengèrent directement sur les synagogues et les magasins juifs. En 1961, le ministre de l’Intérieur (alors titré Secrétaire d’État à l’Intérieur) de la Tunisie était Taïeb Mehiri.
Grâce à l’action de sauvetage menée sous la protection du Mossad des centaines de Tunes ont pu fuir les persécutions systématiques menés contre eux à Bizerte. Des relais tunisiens et les agents du Mossad choisissent les Juifs en danger. Etant donné les relations absentes entre Israël et la Tunisie, les agents israéliens évoluant en plein territoire tunisien risquent leur vie. Les intermédiaires courent aussi un grand danger.
« Nous étions les yeux, les oreilles et les jambes du Mossad », dit l’un d’eux, Albert Chiche, à l’époque étudiant juif tunisien. Sans téléphone ni internet, tout se faisait à pied. « Nous n’avions pas de contrat avec le Mossad, nous n’avons pas été payés, nous avons fait ça pour notre peuple« , se rappelle t-il, qui deviendra plus tard lieutenant-colonel dans l’armée israélienne.
Une fois exfiltrés de la ville de Bizerte, les groupes, une centaine, parfois 30 personnes, sont pris en charge par les agents du Mossad venus exprès de l’étranger et ayant transité par la Plage Sidi Salem, une zone côtière située près de la ville de Bizerte.
Ils font monter les juifs de la ville clandestinement à l’arrière de camions bâchés. Officiellement, les véhicules transportent du matériel destiné au village de Nadhour. Commençait alors la longue route jusqu’à la côte », raconte Gad Tyfani, l’un des agents basés à la zone la Plage Sidi Salem.
Le convoi devait parcourir une dizaine de kilomètres, franchissant barrages militaires et de police, avant de faire embarquer les juifs de Bizerte pour rejoindre les navires israéliens qui attendaient dans les eaux internationales. « Bien sûr, nous avions à l’esprit la possibilité de finir pendus, les pieds en haut« , remarque M. Tyfani.
Des voyages de nuit, loin de toute zone peuplée, et un chargement express, pour des départ en mer les plus discrets possible.
Les Juifs tunisiens quittent leur pays dans un seul but: rester en vie pour rejoindre la « Terre sainte », un rêve sioniste auquel s’accroche cette communauté isolée depuis des siècles, qui affirme descendre du roi Salomon.
« L’Etat d’Israël a tout de suite voulu nous intégrer avec des formations, des cours de langues… Beaucoup n’étaient pas prêts« , reconnaît Bettan Ami, qui dit aussi avoir été confronté au racisme et aux discriminations des musulmans tunisiens. Il espère qu’on n’oubliera pas le rôle « héroïque » des agents du Mossad. « Sans eux, rien n’aurait été possible. »
A partir de 1987, une prise de conscience s’est développée sur nécessité de la sauvegarde et la restauration des vestiges de cette communauté. Le nouveau Président tunisien Mr Zine Al Abidine Ben Ali s’est donné pour but de préserver les traditions, la culture et l’histoire de la communauté juive de Bizerte. Des liens ont pu être établis avec de membres actifs de la communauté juive de Bizerte en exil (1).
L’action pour la sauvegarde des vestiges du cimetière a été rapidement engagée. Contacts avec des personnalités juives en France, audience auprès de l’ambassadeur de Tunisie à Paris, puis voyage d’une délégation à Bizerte où elle a été reçue par le maire et le gouverneur. Ceux-ci se sont engagés à faire restaurer le mur d’enceinte et le portail, ce qui fut réalisé en 1994. Les autorités tunisiennes ont autorisé que des familles juifs puisent apposer une plaque de marbre où figurent les noms de famille des personnes inhumées. Puis, en 1995, fit construire un mémorial sur lequel sont fixées les fragments des pierres tombales portant des inscriptions. En 2007, une réhabilitation du cimetière juif, en même temps que celle des cimetières musulman et chrétien, a été mise en œuvre par la mairie de Bizerte et l’Association Internationale des Maires Francophones.
Sous l’impulsion du feu Président Ben Ali, les autorités tunisiennes autorisent aussi à une association des juifs originaire de Bizerte d’organiser régulièrement des voyages à Bizerte depuis 1995, permettant à ses membres de revoir leur ville natale, de reprendre contact avec la population, et de se recueillir au cimetière. Les groupes sont toujours accueillis amicalement par les autorités et les bizertins en général. Parallèlement depuis 1998, se sont succédés des voyages annuels en Israël, permettant de revoir les bizertins qui y vivent, de se baigner, de faire du tourisme, et de se recueillir au Kotel. Tous ces voyages furent magnifiquement préparés et animés par René Lellouche, dont nous avons tant regretté la disparition fin 2006.
Souhail Ftouh
(1) Il faut ici mentionner le rôle de l’Association des Juifs Originaire de Bizerte (AJOB) qui a été créée en 1993.Dès le début, L’AJOB s’est dotée d’un bureau avec Robert Zittoun, président, Claude Nizard et Nicole Guez, vice-présidents, Claude Jamy et Ginette Baranès, secrétaires, et Achille Lumbroso, trésorier. Les Assemblées Générales annuelles de cette association sont tenues le plus souvent dans la synagogue Chasseloup-Loubat à Paris, gracieusement mise à leur disposition par les officiels de cette communauté.