Le lundi 6 décembre au mémorial, Claude Nataf de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie a donné une conférence autour du thème « Il y a 70 ans (30 novembre 1940), le statut des Juifs »

Le Professeur Claude Nataf, Président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie, a parlé de la longue mutation démographique des juifs de Tunisie, du statuts des juifs durant le protectorat, de la politique du jeune état tunisien envers les populations juives et des droits de la communauté durant ces périodes (1).

Pour ceux qui ne le savent pas, les Juifs de Tunisie devaient beaucoup à la France qui leur a ouvert, pour la première fois, un accès à la culture universaliste et vers laquelle la moitié d’entre eux, relativement plus nombreux parmi les couches supérieures et intermédiaires, émigreraient après l’indépendance tunisienne (2).

L’établissement du Protectorat français en Tunisie en 1881 a entraîné une francisation continue de la communauté juive.Le processus d’occidentalisation accéléré, découlant de la scolarisation dans les écoles de l’Alliance Israélite Universelle, suscita de nombreux espoirs parmi les admirateurs de la civilisation française. Ils espéraient que tous les Juifs du Tunisie bénéficient de la citoyenneté française. En peu de temps, la communauté assimila avec avidité la civilisation française, et un fossé se creusa entre elle et son environnement géographique et social arabo-musulman.

C’est d’ ailleurs depuis le milieu du XIXe siècle, qui les Juifs de Tunisie se penchèrent du côté de la France pour se soustraire à la domination des Arabes musulmans auxquels ils avaient été assujettis depuis la conquête arabe de l’Afrique du Nord. Juifs et chrétiens étaient considérés par le droit musulman comme des infidèles soumis à un statut particulier, celui de dhimmi (du terme dhimma qui signifie protection).

Après l’indépendance, la Tunisie devait choisir entre la poursuite des relations avec la France, sa culture et sa langue et l’Occident démocratique d’une part, et l’alignement sur les pays du Moyen-Orient, leur politique pan-arabe et leur relation néfaste avec la population juive d’autre part. Le statut juridique des Juifs dans le nouvel état n’était pas clair. Les Juifs devaient-ils revendiquer des droits particuliers en tant que minorité ethnique à l’écart du reste de la population, ou bien s’assimiler au sein de la nouvelle société, de sa culture et de sa langue, au point de s’y fondre, à l’instar des communautés juives d’Europe occidentale ?

Si la première option comptait peu de partisans dans la classe intellectuelle, car ses adeptes potentiels préféraient tout simplement émigrer hors de Tunisie, la seconde eut, dans un délai relativement bref, sa période de gloire. Mais la réalité politique tunisienne bouleversa la situation. Bien vite, il s’avéra que ce qui valait pour les Juifs de France au lendemain de la Révolution et pour les Juifs d’Europe occidentale par la suite, ne convenait pas au nouvel état arabe et musulman, même après une présence française de 78 ans.

Si l’histoire de la communauté juive du Tunisie après l’indépendance n’est pas identique à celle des autres pays arabes, qui expulsèrent bien vite leurs Juifs après la création de l’état d’Israël, elle fut marquée par la crainte permanente d’un avenir incertain et inquiétant, voire d’une éventuelle catastrophe qui ne tardera pas à arriver.

La communauté était préoccupée par ces questions déterminantes pour son avenir, pour le meilleur ou pour le pire. La Tunisie indépendant devait trancher sur ces questions. Ses décisions politiques allaient déterminer le sort des Juifs, soit vers un renouveau individuel et communautaire au sein d’un pays démocratique et moderne, soit vers la fuite du pays par crainte d’une catastrophe imminente.

En plus de l’éclosion du conflit du Moyen-Orient au cœur des relations judéo musulmanes en Tunisie, se développa chez chaque Juif la crainte de perdre les avantages acquis auparavant par rapport aux Musulmans. La remise en cause de ces privilèges par l’adoption d’une politique d’arabisation de l’administration publique et du système judiciaire risquait de réduire à néant les avantages d’une éducation française pour l’obtention de postes clé dans la fonction publique.

Dans les professions libérales et dans la bourgeoisie juives régnait un sentiment d’appréhension, provenant de la nécessité de choisir entre la langue et la culture françaises, qu’ils avaient assimilées avec enthousiasme, et le processus futur d’arabisation, porteur d’un bagage culturel musulman défavorable aux Juifs. La crainte de perdre ces avantages à la suite de l’arabisation créa dans la communauté un état d’insécurité chronique, qui ne fit que se renforcer. La Tunisie ne pouvant pas assurer un avenir meilleur à ses citoyens juifs dans un état arabo-musulman, il n’y avait d’autre choix que de partir.

Les principales vagues d’immigration ont eu lieu en 1948, puis après l’indépendance de la Tunisie, en 1956 et, en 1967, lors de la guerre israélo-arabe des Six jours.

L’histoire de la Tunisie au cours des premières années de son indépendance est aussi celle des échecs de ses dirigeants dans leurs rapports avec la communauté juive. Les jeunes dirigeants du nouvel état, qui aspiraient évoluer vers une société démocratique et moderne, échouèrent dans leurs tentatives d’intégrer en son sein une population non musulmane, ancrée dans le pays bien avant l’islamisation et l’arabisation du pays.

En effet, plus les autorités tunisiennes s’efforçaient d’arabiser le pays, plus elles diminuaient leur volonté d’y rester.

Il convient de préciser que la Tunisie était l’un des rares pays arabo-musulman à avoir élu un ministre juif dans son premier gouvernement. André Barouch fut ministre sous le 1er gouvernement du Président Bourguiba.

En dépit de nombreuses tentatives de garantir la présence juive dans l’état indépendant, la Tunisie commit des erreurs qui amenèrent les Juifs à mettre en doute leur avenir dans ce pays.

Les deux erreurs les plus graves furent la dissolution du Tribunal rabbinique en 1957 (27 septembre) et la dissolution du Comité de la communauté à Tunis en 1958 (11 juillet).

Le poids de l’islam dans la nouvelle Constitution (1959) provoqua un choc pour les juifs qui s’attendaient à un État laïque.

Cet état de chose engendra une politique qui écarta progressivement la possibilité que des citoyens juifs puissent s’intégrer dans la Tunisie indépendante, alors que d’autres options plus attrayantes s’ouvraient déjà à eux.

De ce point de vue, ces premières années d’indépendance constituent un moment décisif dans l’histoire de la nouvelle société tunisienne.

Le Tunisie post-colonial était une société dans laquelle la religion occupait une place primordiale et toute sa culture reposait sur l’islam. Cette réalité socioculturelle ne laissait plus de place aux non Musulmans, ni aux même aux laïques, comme dans les pays occidentaux. De ce fait, toute tentative de surmonter le problème de l’existence d’une communauté juive dans une société musulmane était vouée à l’échec. L’intelligentsia juive tenta un certain temps d’ignorer le problème, dans l’ardeur enthousiaste de l’indépendance, mais elle dut vite déchanter. La classe dirigeante du pays fut un temps partagée entre sa volonté d’adopter le principe occidental de démocratie, et la fraternité pan-arabe qui soufflait de l’Orient, mais les contrecoups du panarabisme et du panislamisme n’épargnèrent pas la Tunisie. Son adhésion à la Ligue arabe et le processus d’arabisation de l’administration firent pencher la balance et écartèrent toute chance de voir les Juifs jouir dans le nouvel état indépendant d’un statut laïque et démocratique, pareil à celui des Juifs d’Europe occidentale.

Les pressions de la Ligue arabe et l’influence néfaste du nassérisme, vont pousser les juifs vers l’exode.

Neanmois aujourd’hui l’influence juive dans la culture tunisienne reste importante. Cette influence touche le domaine des arts, l’économie ou encore la cuisine, etc..

Le judaïsme est la troisième religion du pays avec approximativement 1350 membres. Un tiers des croyants vit dans la région de Tunis et le reste vit sur l’île de Djerba où la communauté juive remonte à plus de 2500 ans.

Les juifs de Tunisie ont constitué pendant des siècles l´une des plus anciennes communautés de la diaspora, jouant un rôle de carrefour, attirant et assimilant les apports ethniques de tous les horizons . La présence juive en Tunisie est d’ailleurs très ancienne: la synagogue de la Ghriba à Dejerba date de 600 av jc .

Ce lieu selon la légende, accueille annuellement entre le 14è et 18è jour d’Iyyar du calendrier lunaire juif (mai) les descendants de juifs ayant fui la Judée après la destruction du temple de Salomon par Nabuchodonosor.

La communauté juive est aujourd’hui représentée par le sénateur Roger Bismuth .En octobre 1999, elle élit une nouvelle direction pour la première fois depuis l’indépendance et lui donne le nom de « Comité juif de Tunisie »

Sa direction spirituelle est assurée par le grand rabbin et cinq rabbins (dont un à Djerba) , six écoles primaires (Tunis, Djerba et Zarzis), quatre écoles secondaires et deux yeshivas (Tunis et Djerba) ainsi qu’un jardin d’enfants, deux maisons de retraite et plusieurs restaurants cachers.

L’année dernière, suite aux élections législatives et présidentielles, la victoire du Président Ben Ali a été saluée par la minorité tunes, saluant le climat de sécurité et de tolérance dans le pays.

Ftouh Souhail ,Tunis

(1) Vous pouvez visiter à l’adresse : www.shjt.fr

(2) Voir notre article « Le Protectorat français et l’émancipation culturelle des juifs de Tunisie » http://rencontrejfm.blogspot.com/2008/01/une-histoire-des-juifs-de-tunisie-36-le.html

l

0 0 votes
Évaluation de l'article