Jusqu’au 31 octobre 2023, l’artiste juif tunisien Rafram Chaddad organise une exposition présentée au centre d’art B7L9 de la Kamel Lazaar Fundation, dans la banlieue Nord de Tunis.

L’artiste, aujourd’hui âgé de 47 ans, mêle histoire personnelle et documentation historique pour cette nouvelle rétrospective intitulée « The Good Seven Years ».

À travers une œuvre pluridisciplinaire, cette exposition retrace l’histoire de la communauté des Juifs tunisiens, présente depuis des siècles sur le territoire tunisien mais qui ne compte aujourd’hui plus que quelques centaines de personnes.

On peut ainsi découvrir, dans les locaux de l’atelier B7L9, une variété d’œuvres, allant de publications sur les réseaux sociaux à des dessins ou encore des sculptures comme ce bateau en bois déposé dans une synagogue abandonnée du village de sa mère, Metameur, dans le sud est du pays.

Chaddad, comme ses parents, est né en Tunisie, à Djerba, en 1975. Alors qu’il n’avait que deux ans, sa famille a dû fuir les terribles violences antisémites survenues en réaction aux guerres israélo-arabes. Sa famille s’est alors installée à Jérusalem, où une partie de la communauté tunisienne s’est retrouvée, avec ses coutumes et traditions.

Né à Djerba, une île au large des côtes du sud de la Tunisie, il a grandi à Jérusalem où il a terminé ses études d’art. Depuis 2005, il travaille sa pratique artistique principalement entre l’Europe et Israël.

Son entrée dans une école d’art à 18 ans lui ouvre la voie à une vie de fuites et de transgressions. Dès cet âge, Chaddad refuse d’effectuer son service militaire en Israël, obligatoire, et se retrouve en prison à trois reprises. Il quitte ensuite Israël pour voyager et s’épanouir artistiquement.

Il a créé des dizaines de courts métrages , exposés dans le monde entier dans des institutions culturelles, des galeries et des musées, notamment : Kunst im Tunnel, Düsseldorf ; Kunstraum, New York ; Galerie Kayu Lucie Fontaine, Bali ; Lucie Fontaine, Milan ; Fondation ArteEast, New York ; Halle 14, Leipzig ; et Zalatimo, Jérusalem-Est.

Chaddad a réalisé des expositions personnelles, entre autres, au Musée Mucem de Marseille et au Forum Maximilien de Munich. Depuis 2021, Chaddad est invité dans le programme MFA de l’Université de Columbia.

En 2010, alors qu’il travaillait sur un projet sur le patrimoine juif en Libye, axé sur la documentation des restes des communautés juives libyennes, il a été kidnappé par la police secrète libyenne et détenu pendant six mois dans la célèbre prison d’Abou Salim. Après avoir passé plusieurs mois à l’isolement, à la prison d’Abou Salim, il a finalement été exfiltré à la suite d’un accord plus ou moins formel avec Israël.

Plus tard, Chaddad a écrit un récit de son incarcération, intitulé « Guide de Rafram sur la prison libyenne », publié aux éditions Am Oved. Depuis 2019, il mène des recherches sur les pratiques alimentaires dans les villes anciennement occupées par l’Empire ottoman.

En Tunisie il découvre la relation d’amour-haine qu’entretiennent la Tunisie et sa communauté juive. Alors que cette relation est souvent idéalisée et guidée par la nostalgie de la cohabitation entre juifs et musulmans, Chaddad préfère s’intéresser au présent, et s’indigne de l’antisémitisme qui existe dans le pays, où un individu juif ne pourrait pas être candidat à la présidence de la République ou rejoindre l’armée, en raison de la suspicion qu’il susciterait selon lui – une règle appliquée à tous les non-musulmans du pays mais qui semble pour l’artiste être le reflet d’un antisémitisme latent.

Cet antisémitisme s’est d’ailleurs à nouveau illustré le 9 mai dernier lors à Djerba, quand un membre de la garde nationale a ouvert le feu sur une synagogue, faisant cinq victimes : deux juifs et trois membres des forces de sécurité tunisienne. Chaddad a perdu un membre de sa famille : Ben Haddad, présent sur place. Ce drame avait suscité une réaction surprenante de la part du chef de l’État tunisien, Kaïs Saïed, qui avait réfuté tout caractère antisémite.

Pour Chaddad, « il faut regarder les choses en face : lorsqu’on parle des Juifs en Tunisie, il y a toujours un éléphant dans la pièce, la question de la Palestine », a-t-il expliqué au Monde.

Les Tunisiens ont raté le coche avec leurs Juifs. Au lieu de les rendre conscients de leur maladresse, sinon de leur échec, les Tunisiens ont transformé leur déception en une haine farouche à l’égard d’Israël.

Souhail Ftouh

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