Le Mossad, né le 13 décembre 1949, fête ses 70 ans d’existence et bénéficie d’une popularité de plus en plus grandissanteLe service secret israélien est souvent cité parmi les services d’espionnages les plus puissants de la planète.

Et pour cause, depuis sa naissance, le Mossad a montré ses muscles au cours d’un certain nombre d’opérations complexes, risquées et couronnées de succès.

Les agents du Mossad se vivent comme un rempart face aux menaces existentielles qui visent l’Etat hébreu.

En dépit de son image à l’étranger, qui veut que l’organisation assure surtout la liquidation d’ennemis, le Mossad est loin de se limiter à cette activité. Durant ses plus de soixante-dix ans d’existence, il n’a été impliqué que dans une quarantaine d’assassinats ciblés de terroristes, spécialistes du nucléaire ou criminels de guerre nazis. Son activité consiste surtout au recueil et à l’analyse d’informations.

Parmi elles, le kidnapping d’Adolf Eichmann en Argentine en 1961, la traque des auteurs du massacre des JO de Munich ou la découverte en 2018 des centaines de kilos de documents papier et de fichiers numériques sur le programme d’armes nucléaires clandestin de la République islamique.

Ces performances du Mossad peuvent s’expliquer par différents aspects qui tiennent des circonstances particulières de l’État d’Israël.

Israël est un petit pays entouré de pays ennemis et pour qui, la sécurité est une question de vie ou de mort et les agents du Mossad se vivent comme un rempart face aux menaces existentielles qui visent l’Etat hébreu.

Aujourd’hui le Mossad est également une source d’inspiration pour de nombreuses fictions. 

Sur son site Internet, le Mossad se définit comme “service secret de renseignements d’Israël” (Israel Secret Intelligence Service : Isis). Il présente sa mission comme “la collecte d’informations, l’analyse de renseignements et l’accomplissement d’opérations secrètes spéciales hors des frontières d’Israël”. Le site encourage le public, tant en Israël qu’à l’étranger, à poser sa candidature pour des emplois dans des spécialités variées : graphiste, logisticien, informaticien, mais aussi spécialiste de langues étrangères, en particulier le perse et l’arabe.

L’une des grandes fonctions du site Internet est d’élargir le réseau de candidats potentiels au Mossad. Avant sa création, il y a quinze ans, on exploitait seulement le “réseau des anciens” : on recherchait des candidats parmi les anciens militaires ou dans la communauté du renseignement en utilisant le système des recommandations personnelles.

Il apparaît clairement que l’étape cruciale du recrutement réside dans une sélection judicieuse des candidats potentiels. Le premier examen approfondi des individus vise à établir s’ils conviendront pour les missions qui leur seront assignées et, surtout, s’ils ne risquent pas de saboter leur travail ou de commettre des bourdes susceptibles de porter atteinte aux intérêts nationaux d’Israël. L’objectif ultime est de s’assurer qu’ils resteront loyaux envers l’organisation.

Reste pourtant un problème majeur pour le département des ressources humaines : comment s’assurer que la nouvelle recrue ne souffre pas de troubles de la personnalité cachés ou de tendances suicidaires latentes ?

Les annales du Mossad et d’autres agences de renseignements regorgent d’exemples où des candidats qui auraient convenu ont été disqualifiés. En revanche, les cas connus de recrutement d’individus atteints de troubles de la personnalité ont été très rares.


Les emplois proposés sont présentés avec force superlatifs : “Le poste qui changera votre vie” ou “Le travail de vos rêves !”

Voici un exemple de poste dans le domaine des “missions spéciales” : le candidat, dit-on, “aura l’opportunité de créer une réalité dans laquelle il jouera le rôle central”. Ce qui correspond à la description d’un emploi de katsa, acronyme hébraïque pour “officier de collecte”. Dans d’autres services de renseignements, on appelle cela “contact”.

Le katsa joue un rôle essentiel au sein du Mossad. Il est indispensable. C’est la tête de pont de l’agence sur le terrain. Avec l’aide de spécialistes basés au quartier général, il est chargé de repérer, d’approcher, de recruter, d’entraîner, de défendre et d’assister au jour le jour l’agent censé procurer les renseignements. Il appartient au département que l’on appelle le Tsomet (“carrefour”).

Autre département du Mossad, le Keshet (“arc”) a pour rôle de surveiller les cibles autant que de s’infiltrer dans les lieux qui intéressent l’agence. Enfin, le troisième département, le Césarée, est responsable du bien-être des petits chouchous du Mossad : les agents de terrain.

Ce sont ces derniers qui s’infiltrent dans des pays ennemis, comme la Syrie, le Liban ou, le plus dangereux, l’Iran. L’une des unités du Césarée est le Kidon (“baïonnette”), qui mène les opérations les plus délicates nécessitant un recours à la violence.

Rafi Eitan, l’agent secret israélien dont la vie surpasse les films d’espionnage

Rafi Eitan, le légendaire maître espion israélien, est mort le 23 mars 2019 à l’âge de 92 ans. Il était l’antithèse de tous les espions à la James Bond qui peuplent l’imaginaire populaire: petit et trapu, il portait d’épaisses lunettes et souffrait de problèmes d’audition.

En 1960, il se fait connaître en organisant avec son équipe du Mossad la capture et le kidnapping du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann en Argentine: ils le cueillent en pleine rue à Buenos Aires, le saoulent et l’exfiltrent en Israël à bord d’un vol commercial. Responsable et artisan de la Solution finale, le plan d’Hitler visant à exterminer la population juive d’Europe, Eichmann sera jugé et exécuté en Israël.

Si Rafi Eitan doit sa célébrité à cette opération, il en a mené bien d’autres, plus obscures mais tout aussi importantes pour Israël. Il a contribué au développement de l’armement nucléaire israélien, a entretenu des relations clandestines avec des pays arabes et a espionné les États-Unis.


Le parcours d’Eitan est intimement lié à celui d’Israël. Il naît en 1926 en Palestine mandataire. Dans sa jeunesse, il rejoint Palmach, l’unité d’élite paramilitaire du Yichouv [la communauté juive] sous l’administration britannique.

En 1946, il fait partie du commando qui assassine deux membres de la Société des Templiers, un courant religieux protestant ayant sympathisé avec le régime nazi. Cinquante ans plus tard, il m’a confié que le succès de l’opération l’avait rendu plus sûr de lui et lui avait appris une chose: «Lorsque l’on est déterminé et créatif, tout est possible, même les plans les plus fous.» Cette conviction devait nourrir le reste de ses activités au sein du Mossad.

Après avoir combattu dans la guerre israélo-arabe de 1948-1949, où il sera blessé au pied et à l’oreille, il rejoint les services secrets israéliens. Il est recruté en 1951 par une autre figure mythique du milieu, Isser Harel, à la fois directeur du Mossad et du Shin Bet, le service de sécurité intérieure.

Eitan est resté au Mossad jusqu’en 1972. Il a participé –personnellement ou en tant que chef des opérations– à plusieurs missions particulièrement risquées, parmi les plus audacieuses de l’histoire de l’agence.

Dans les années 1950 et 1960, ses collègues et lui étaient à la tête du contre-espionnage: ils prenaient en filature les diplomates et les espions du bloc soviétique, s’infiltraient dans leurs ambassades pour y installer des mouchards.

En 1965, en tant que directeur des opérations du Mossad pour l’Europe, il trempe dans l’enlèvement du dissident marocain Mehdi Ben Barka. À l’époque, Israël est entouré de pays ennemis emmenés par l’Égypte et cherche donc à nouer des alliances secrètes avec plusieurs régimes arabes modérés et pro-occidentaux. Parmi eux, le Maroc. Son monarque, le roi Hassan II, et ses responsables de la sécurité passent un accord avec Israël: aidez-nous à localiser Ben Barka et le roi permettra un rapprochement de nos deux pays; vous pourrez alors espionner vos ennemis égyptiens et arabes depuis notre territoire. Israël s’empresse d’accepter.

Trois ans plus tard, en 1968, on confie une nouvelle opération délicate à Eitan. Les renseignements israéliens enregistrent une société écran en Europe. La firme acquiert 200 tonnes d’uranium auprès d’une entreprise belge trop heureuse de s’en débarrasser. Eitan et son collègue achètent un bateau en se faisant passer pour des hommes d’affaires étrangers. Ils chargent l’uranium à bord, puis le transfèrent dans un nouveau navire en pleine mer. La cargaison est déchargée dans un port israélien. Elle ira alimenter la centrale nucléaire de Dimona et permettra de produire des bombes nucléaires.

La même année, Eitan visite les installations de la Nuclear Materials and Equipment Corporation d’Apollo en Pennsylvanie, qui recycle les déchets nucléaires pour le département américain de l’Énergie. Le propriétaire de l’usine, Zalman Shapiro, est juif américain. Fervent sioniste, il soutient financièrement la communauté des services secrets israéliens. Eitan n’a jamais révélé la raison de son séjour, mais selon une théorie établie de longue date, il aurait facilité le vol d’une cargaison d’uranium, qui serait allée renforcer l’arsenal nucléaire d’Israël.

Rafi Eitan décide de quitter la fonction publique en 1972, déçu de ne pas avoir été promu directeur du Mossad. Il revient néanmoins neuf ans plus tard, pour prendre la tête d’une nouvelle unité secrète d’espionnage technologique et scientifique. Il dirige le Lakam, le Bureau des relations scientifiques.

En 1985, Jonathan Pollard, juif américain employé comme conseiller du centre de contre-espionnage de la Marine américaine, est pris la main dans le sac par des agents du FBI: il espionne les États-Unis pour le compte d’Israël. Pollard avoue avoir été recruté par Eitan, qu’il admirait profondément.

Eitan assume toute la responsabilité du fiasco et démissionne, sans se départir de son style: rentre-dedans et tape-à-l’œil. Lorsque le Premier ministre Shimon Peres déclare que l’affaire Pollard était une opération clandestine, Eitan n’hésite pas à le contredire: il affirme avoir agit conformément aux instructions du gouvernement.

Eitan était recherché par les autorités américaines, qui souhaitaient l’interroger. Il affirmait ne pas avoir remis les pieds aux États-Unis depuis lors.

Le Mossad, comme le reste de la communauté israélienne du renseignement, a connu des transformations majeures. La façon dont Eitan a été recruté et ses méthodes d’espion ont disparu depuis longtemps.

Les nouveaux candidats ne sont plus recommandés par les anciens des services, et on ne leur demande plus d’escalader des gouttières pour prouver leur valeur.

Leur personnalité est évaluée et examinée minutieusement par une équipe de psychologues, entre autres spécialistes. La technologie et la guerre de l’information ont remplacé l’espionnage à hauteur d’homme.

Mais les nouvelles recrues du Mossad apprennent encore l’histoire de Rafi Eitan, ainsi que ses enseignements: sa ruse et sa créativité sont encore considérées comme la marque des bons espions.

Souhail Ftouh