Les relations entre l’Iran et son voisin l’Azerbaïdjan se sont régulièrement détériorées ces dernières semaines, en raison des manœuvres militaires inattendues de l’armée iranienne des deux côtés de la frontière azerbaïdjanaise, des allégations d’une présence militaire israélienne et l’injonction de Bakou au durcissement des contrôles sur une route chevauchate les frontières Arménie-Azerbaïdjan.

L’éclatement d’un climat de méfiance

Les 44 jours de combats dans le Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan l’année dernière se sont terminés par une grande victoire de l’Azerbaïdjan. Le cessez-le-feu signé le 7 novembre avec l’appui russe scelle la victoire de Bakou et consolide ses avancées territoriales du Haut-Karabakh pour récupérer les 7 districts environnants et la ville de Shusha, occupés par les Arméniens depuis 1994.

Le terrain qui a changé de mains comprenait une zone couvrant un tronçon de route de 20 km reliant les villes Kapan et Goris au sud de l’Arménie. La route sillonne maintenant la frontière entre les deux pays depuis la frontière iranienne jusqu’à la capitale arménienne Erevan.

En début d’année, l’Azerbaïdjan a installé de nouveaux postes frontières dans cette zone désormais contrôlée et depuis le mois dernier un péage de 130 dollars a été imposé aux camions iraniens empruntant la route.

Dans son entretien en septembre dernier avec l’agence Anadolu, le président Ilham Aliyev a déclaré « Une soixantaine de camions iraniens sont entrés sans autorisation sur le territoire azerbaïdjanais entre le 11 août et le 11 septembre », .

Au moins deux camionneurs iraniens ont également été arrêtés sur la route, provoquant des avertissements de la part de Téhéran. « Les responsables à Bakou devraient faire plus attention au traitement réservé par leurs gardes-frontières aux ressortissants iraniens », a déclaré le 4 octobre le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Saeed Khatibzadeh

Des répliques vers les enjeux géopolitiques

La grande victoire de l’Azerbaïdjan dans le Haut Karabakh inquiète l’Iran. Cette victoire change la donne géopolitique en ouvrant la perspective du développement des corridors de transports inter-régionaux tout en mettant fin aux combats qui opposaient l’Arménie et l’Azerbaïdjan depuis le 27 septembre dans le Haut-Karabakh. La portée de ces mutations influe également sur les grands équilibres géopolitiques et géostratégiques de l’après-guerre, aggravés par le déclin de l’activisme iranien dans le Caucase du Sud. L’Arménie et l’Azerbaïdjan, en vue de la signature d’un traité de paix sous la médiation de la Turquie et de la Russie, laisseront l’Iran hors du jeu régional. Depuis plusieurs semaines, l’armée iranienne, y compris les forces du corps des Gardiens de la Révolution (CGRI), se concentre aux frontières avec l’Azerbaïdjan. La confrontation a coïncidé avec l’organisation des

exercices militaires turco-azerbaïdjanais à l’occasion de l’anniversaire de la victoire du Karabakh par l’Azerbaïdjan. Sur fond de tensions entre Téhéran et Bakou, la guerre de l’information fait également rage.

Des religieux iraniens, des parlementaires, des experts et des responsables gouvernementaux accusent l’Azerbaïdjan de coopérer avec Israël, alléguant que « l’Azerbaïdjan a amené Israël dans la région », tout en s’opposant à la création du corridor de transport de Zangezur. La propagande iranienne utilise activement les réseaux sociaux et les chaînes de télévision à l’encontre de l’Azerbaïdjan.

Les forces iraniennes sous l’égide du corps des Gardiens de la Révolution (CGRI) ont commencé un exercice militaire près de la frontière azerbaïdjanaise le 1er octobre 2021. Les jeux de guerre ont été nommés “Conquérants de Khaybar’’, faisant clairement référence à la bataille de Khaybar en 628 CE au cours de laquelle les musulmans se sont battus contre les juifs. Les gouverneurs iraniens estiment que Téhéran organise cette manoeuvre militaire au plus près de ses frontières avec l’Azerbaïdjan pour exprimer sa colère face à la présence du régime sioniste sur le territoire azerbaïdjanais. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev avait d’avance critiqué les exercices déclarant fin septembre à l’agence d’informations turque Anadolu: «Chaque pays peut effectuer n’importe quel exercice militaire sur son propre territoire. C’est leur droit souverain. Mais pourquoi maintenant, et pourquoi à notre frontière ?

L’exercice était en fait le signe annonciateur d’une nouvelle tension politique entre Téhéran et Bakou apparue pour la première fois dès l’indépendance de l’Azerbaïdjan. Alors que l’Iran et l’Azerbaïdjan ont connu des relations cordiales de voisinage au cours des 30 dernières années, la situation actuelle suscite des inquiétudes quant à la sincérité et l’intensité des possibles réactions réciproques.

Les responsables iraniens ont également fait des déclarations sur l’activité militaire israélienne dans la région. Après des manœuvres militaires à sa frontière, l’Iran craint de voir le territoire azéri se transformer en plateforme destinée à l’encercler. Et s’inquiète surtout de l’implication toujours plus forte d’Israël auprès de Bakou.

Ce n’est un secret pour personne que l’Azerbaïdjan est un des rare pays de l’ensemble des pays arabo-musulmans a avoir prouver sa capacité à nouer des relations basées sur un respect mutuel avec l’Etat d’Israël. Depuis les premiers jours de son indépendance en 1991, l’Azerbaïdjan a construit un partenariat solide avec Israël. Au moment où la capacité de production de pétrole a été réduite, l’Azerbaïdjan n’a pas cessé son approvisionnement de près de 40% des besoins Israéliens. L’Azerbaïdjan a utilisé les drones kamikazes “Harop’’ de fabrication israélienne dans un bref conflit avec l’Arménie l’année dernière et les liens vont continuer à se développer avec l’ouverture d’un bureau commercial azerbaïdjanais à Tel Aviv prévu pour l’été prochain. L’Iran affirme maintenant que des conseillers militaires israéliens sont actifs en Azerbaïdjan. Plus récemment, le ministre des Affaires étrangères Hossein Amir-Abdollahian a déclaré le 6 octobre, lors de sa visite

à Moscou, que Téhéran était « profondément préoccupé par la présence d’Israël dans le Caucase ».

Mais la réponse du président de la République d’Azerbaïdjan Ilham Aliyev aux allégations de l’Iran n’a pas tardé : “Avant d’accuser l’Azerbaïdjan d’une présence militaire israélienne sur les sols azerbaïdjanais libérés, l’administration iranienne devrait enquêter sur les liens qu’elle avait tissés avec les envahisseurs arméniens. L’Azerbaïdjan a nettoyé les frontières iranniennes-azerbaïdjanaises sur 130 km et commence une enquête sur d’autres actions illégales comme le trafic des drogues, des activités criminelles transfrontalières menées en coopération avec les envahisseurs”. « Nous n’acceptons pas les allégations concernant la présence de forces tierces près de la frontière azerbaïdjano-iranienne… parce que ces opinions n’ont aucun fondement ».

Une guerre hybride’’ des idéologues iraniens face à l’Azerbaïdjan?

Du point de vue militaro-politique, Bakou n’était pas si préoccupée par les exercices “Conquérants de Khaybar’’ menés par les forces armées terrestres iraniennes entre les années 60 et 70. Cependant, la spécificité «hybride» de cette guerre de l’Iran contre l’Azerbaïdjan depuis de nombreuses années, est plus inquiétante maintenant en raison de la concentration des forces terrestres de ce pays sur la frontière.

Cette guerre hybride est souvent nourrie par la diffusion de l’idéologie religieuse radicale que sous-tend la République islamique d’Iran aux pays de la région, y compris l’Azerbaïdjan et le Moyen-Orient (Libye où Irak).

Comme on le sait, l’un des fondements de l’idéologie de la République islamique est la formation de régimes dans la région qui partage la même idéologie, c’est-à-dire celle-qui accepte le courant chiite de l’islam comme base de gouvernance politique. Le fait que la grande majorité de la population azerbaïdjanaise soit des musulmans chiites aurait dû ouvrir davantage d’opportunités à l’Iran en théorie, mais dans un pays où les valeurs du sécularisme et de multiculturalité sont fermement ancrées, l’Iran n’a pas eu la capacité d’atteindre les résultats souhaités au cours des décennies. Ce pays a déployé beaucoup d’efforts pour répandre son idéologie radicale afin de construire un Etat charia en Azerbaïdjan.

L’Azerbaïdjan peut faire face au flux des perturbateurs fanatiques issus du radicalisme chiite. Cette guerre hybride de l’Iran va intensifier par le biais des mollahs, ces fidèles de l’Assemblée mondiale « d’Ahl al-Bayt », établie en 1990 par le chef religieux Khamenei et par d’autres élites influentes. Il s’agit formellement d’une organisation non gouvernementale dont le but est d’identifier, d’organiser, de former et de soutenir les groupuscules fanatiques d’Ahl al-Bayt à travers le monde. En d’autres termes, il s’agit d’une organisation pour laquelle l’Iran dépense des centaines de millions de dollars chaque année pour répandre l’islamisme politique, qui est désormais présent dans des dizaines de pays à travers le monde sous le contrôle direct des services spéciaux iraniens ou l’une des branches tentaculaires. C’est pour cette raison que ces derniers jours le Service de Sécurité de l’État

azerbaïdjanais(DTX) a empêché les femmes ayant une intention de propagande discriminatoire à caractère religieux et idéologique radicale, de susciter la haine religieuse et raciale contre Israël lors de la cérémonie de commémoration des martyrs de la Grande Guerre patriotique. Enfin, ces personnes ont été reconnues coupables d’actes préjudiciables aux intérêts de la société et de l’État.

Compte tenu des mesures intransigeantes des Services de la Sécurité intérieure et extérieure de l’Etat azerbaïdajanais(DTX) depuis des décennies pour empêcher l’Iran d’étendre son influence à travers cet « outil idéologique », les ayatollahs ont commencé à l’utiliser contre l’Azerbaïdjan, principalement via des pays tiers. Il existe des conditions et des opportunités fertiles pour cela – des millions d’Azerbaïdjanais vivent en Russie, en Géorgie et dans d’autres anciennes républiques soviétiques. Beaucoup d’entre eux sont religieux et ont tendance à être facilement influencés par diverses idéologies en raison de leur faible niveau d’éducation. Tel est l’un des “terreaux” utilisés par l’Iran pour diviser les positions respectueuses entre Israël et l’Azerbaïdjan.

Mais l’Azerbaidjan n’est pas le pays des années 90, elle possède désormais une armée dotée de hi-tech moderne, une capacité d’agir et de répondre à toutes les menaces déstablisatrices à l’intérieur du pays ou dans la région. Comme l’a mentionné Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis “Situé sur les principaux carrefours stratégiques des transports et de l’énergie dans la région du Caucase du Sud, qui relie l’Asie centrale et orientale avec l’Europe dans l’Eurasie, l’Azerbaïdjan est donc l’un des pivots géopolitiques les plus importants ». Grâce à la politique extérieure délibérée d’Ilham Aliyev ce pays change la balance d’influence de grandes puissances régionaux, met fin à un conflit gélé du Haut-Karabakh depuis 30 ans et crée la nouvelle donne géopolitique dans la région.

Au cours de ces 20 derniers années, la présidence de l’Azerbaidjan sous le leadership d’Ilham Aliyev a paralelèment mené une politique de multiculturalisme intense pour garantir la coéxistence des représentants de tous les cultes et ethnies dans le pays et permettrent ainsi l’emancipation de la jeunesse azerbaidjanaise sur le “séparatisme réligieux”. Comme membre actif de la coalition internationale dans la lutte contre le terrorisme global, l’Azerbaidjan est parvenu à prévenir l’élargissement des idéologies extremistes qui se cachent sous le voile de la religion. Il est certain que “la queue du lion bouge” et nécessite une coordination plus étroite entre le Service de renseignement israélien (MOSSAD) et le Service de Sécurité de l’Etat azerbaidjanais (DTX) sur les défis sécuritaires qui pouaveint déstabiliser la région.

Certes, l’échec de l’alliance israélo-azerbaïdjanaise dans la lutte contre les courants extrémistes et radicaux de la région serait dommageable et aurait des conséquences imprévisibles pour Bakou et Jérusalem. Les tentatives de Téhéran pour imposer son idéologie religieuse pourraient avoir des répercussions catastrophiques sur la sécurité d’Israël et le potentiel de l’Azerbaïdjan pour être un allié indépendant et fort dans la région. En même temps que le principe de «dissuader l’Iran», Israël devait envoyer un message fort au monde arabe, à savoir qu’Israël peut avoir des liens

diplomatiques et stratégiques avec les nations du monde musulman. Face à l’instabilité croissante dans la région et à l’acrimonie croissante dans la sphère internationale, Israël tente d’ouvrir de nouvelles voies d’amitié, tout en renforçant ses partenariats stratégiques.

Mr.Said Musayev
Research Fellow of the Institute of Law and Human Rights/Azerbaijan
Research Fellow of the Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy/USA

Said Musayev est né le 1er mars 1988 à Bilasuvar, un district qui divise les frontières de l’Azerbaïdjan avec l’Iran. Ancien diplômé de Science politique de l’Université Montesquieu Bordeaux IV (2011-2012), après avoir terminé ses études en Master Droit Public et Science Politique, spécialité de l’Intégration Communautaire et Politique Européenne de Voisinage à l’Université de Reims Champagne-Ardenne en France (2012 -2014) Il a commencé à consacrer ses recherches sur l’histoire des Juifs d’Azerbaïdjan et la coexistence des Juifs avec différentes cultures dans différentes sociétés. En 2014, il a effectué un stage rémunéré au sein du Parlement européen à Bruxelles. En septembre 2015, Said Musayev a été recruté par le Comité d’État pour les Travaux avec les Organisations religieuses de la République d’Azerbaïdjan pour le poste de “consultant” dans la section de la coopération internationale. En janvier 2016, il a été admis au programme de doctorat en science politique sur le thème “Combattre le racisme, l’antisémitisme et la radicalisation dans le contexte des droits humains en Europe et le cas azerbaïdjanais” au sein de l’Institut des Droits de l’Homme à Bakou . En 2016, Said a été le premier diplômé azerbaïdjanais de l’Université numérique européenne d’études juives-UNEEJ, un projet dirigé par l’Institut Elie Wiesel et l’Alliance Israélite Universelle (AIU) en France. En avril 2016, il a été désigné par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (L?CRA) comme représentant accrédité en Azerbaïdjan. En juillet 2017, grâce au grant d’excellence de l’Institut pour l’étude de l’antisémitisme mondial et des politiques (ISGAP), il a participé à un atelier international sur l’étude de l’aspect interdisciplinaire de l’antisémitisme contemporain au St John’s College à Oxford. En septembre 2017, il était chercheur invité de l’Université de Strasbourg avec la bourse de recherche de l’Académie nationale des Sciences d’Azerbaïdjan afin d’étudier les systèmes juridiques européens et les dispositifs institutionnels de lutte contre l’antisémitisme multiforme. En janvier 2018, Said Musayev était conférencier lors d’une table ronde organisée sur le thème “Caucase du Sud: Comprendre un voisin de l’Europe” à l’invitation du Centre d’analyse de politique étrangère (CAPE) à l’Assemblée nationale de France à Paris. Depuis 2014, il est journaliste indépendant dans les médias israélien, américain, français et azerbaïdjanais The Times of Israel, Jerusalem Post, Israel Science Info, Israel News Info, Azvision, l’Express. Actuellement, Said Musayev, comme chercheur associé au sein de l’Institut du Droit et des Droits de l’Homme à Bakou, travaille sur l’histoire des Juifs des Montagnes, la plus ancienne Communauté juive séfarade en Azerbaïdjan. Il est auteur de nombreux articles scientifiques et initiateur de nombreux projets visant le dialogue interculturel et interreligieux et la lutte contre les formes variables de l’antisémitisme contemporaine dans les pays musulmans.

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